Deux ou trois choses concernant le Venezuela

Venant de passer un certain temps à Cuba, j’ai une vision plus sud américaine de ce qui se passe au Venezuela actuellement, et les informations qui sont données en France ne cessent de me surprendre par leur parti pris évident. Je vous propose donc de partager avec moi quelques éléments qui devraient donner un éclairage plus conforme de la réalité.

1) L’économie du Venezuela :
Le pétrole n’est pas la seule richesse produit par le Venezuela. Celui-ci ne représente que 16 % du Produit Intérieur Brut (ensemble des richesses produites par un pays). Par exemple, les produits manufacturés représentent 21 % et les services fournis par l’État 16 %. Le problème, c’est que le pétrole représente 90 % des exportations du pays et que parmi les 10 % restant 90 % viennent du secteur public. Cela montre la faible compétitivité du secteur privé dans ce domaine.
Contrairement à ce qui est dit et répété, près de 90% des aliments disponibles sur le marché sont produits au Venezuela. Le problème, c’est que 50% des aliments traités par l’agro-industrie proviennent d’un très petit nombre d’entreprises privées qui se retrouvent ainsi dans une position quasi monopolistique leur donnant un grand pouvoir pour fixer les prix et, éventuellement, créer la pénurie et le chaos. Le secteur privé a un poids prépondérant dans l’économie vénézuélienne. Seules 1% des entreprises industrielles appartiennent à l’État et moins de 1 % des entreprises commerciales ou de services. Compte tenu du volume des exportations, les revenus du pétrole constituent 50 % des ressources de l’État qui finance ainsi ses politiques sociales après la nationalisation de ce secteur. Le Venezuela disposant des plus importantes réserves de pétrole au monde, il est devenu l’enjeu d’une bataille menée par les USA qui n’ont pas renoncé à remettre la main sur ces richesses.
2) La situation politique :
Plusieurs pays dont les USA et ses relais en Europe (France, Allemagne, Espagne) réclament des élections libres dans les 8 jours ! C’est oublier que les Vénézuéliens ont déjà voté à de nombreuses reprises et qu’ils ont toujours donné la majorité au chavisme sauf une fois, en 2015, quand l’Assemblée nationale a connu une majorité de droite. Cette nouvelle assemblée ne s’est donné qu’un seul objectif : obtenir le départ du président Maduro. Il faut savoir que le Venezuela est une des rares « dictatures » où on peut organiser un référendum pour obtenir le départ d’un président élu. Chavez avait eu à faire face à un tel référendum en 2004. Il en était sorti vainqueur.
Les députés de droite ont perdu un temps précieux et ils n’ont pu organiser ce référendum. Ils ont donc créé un climat d’obstruction permanent qui a amené le président Maduro à convoquer, en 2017, l’élection d’une assemblée constituante, à laquelle les partis de droite ont refusé de participer.
Malgré les menaces près de 42 % des Vénézuéliens sont allés voter, parfois au prix de grandes difficultés, car l’opposition menaçait les personnes désirant voter dans certains endroits du pays. Après l’élection constituante, l’Assemblée nationale est devenue sans objet et n’est que le repaire de la droite et de l’extrême droite. Le président Maduro a été élu de nouveau en mai 2018 avec près de 68 % des voix et une participation de 46 %. En décembre 2018, le pays a connu des élections municipales. La coalition dirigée par les chavistes a obtenu 97 % des sièges de conseillers.
Voilà une « dictature » où on vote beaucoup !
3) Faiblesses de la révolution bolivarienne :
Celle-ci est au milieu du gué depuis plusieurs années. Elle a nationalisé des secteurs importants tout en laissant un grand pouvoir de nuisance au capitalisme local (étroitement lié à l’impérialisme étatsunien). On l’a vu avec le poids de celui-ci dans la distribution alimentaire, ce qui crée un sentiment de colère dans la population à cause de la pénurie organisée dans les magasins. Les paysans ne voient pas toujours arriver les bienfaits de la réforme agraire et sont souvent victimes de voyous agissant pour le compte de grands propriétaires fonciers sans que le gouvernement ne les soutienne. Comme on l’a vu, les réformes se font grâce aux ressources du pétrole sans s’attaquer vraiment au capitalisme local. La baisse des cours a donc privé le gouvernement de ressources indispensables pour poursuivre sa politique sociale. Les USA ont organisé, comme pour Cuba, un blocus économique qui pèse lourd sur les échanges internationaux du pays et qui participe à ses difficultés financières. Cette situation amène le gouvernement à rechercher des alliances économiques avec la Chine ou la Russie et donc une certaine dépendance inévitable.
4) Scénario vraisemblablement en cours :
Le « jeune président » de l’Assemblée nationale s’est proclamé président de la République en même temps que se déroulait une tentative de coup d’État militaire. Ce dernier a été très vite écrasé, nouvelle preuve de l’amateurisme de la droite vénézuélienne qui n’hésite pas à envoyer des gens au casse-pipe pour défendre les intérêts de la bourgeoisie nationale. L’armée, dans son ensemble, a renouvelé son soutien à la constitution et au président Maduro.
Les USA dont le principal souci est, comme chacun sait, la défense des droits de l’homme (les Vietnamiens et de nombreux peuples d’Amérique latine peuvent en parler longuement), a reconnu le président putschiste. Les laquais européens des USA ont posé un ultimatum d’une semaine qui n’est qu’une façon de préparer l’étape suivante, l’attaque militaire contre le Venezuela. Nous allons donc assister à des manifestations de «Vénézuéliens désespérés» et des provocations savamment orchestrées destinées à justifier une attaque venant de pays voisins, aidés, bien évidemment, par les USA qui devraient finir par intervenir directement.
Si cela est décidé, ce sera le résultat d’un choix totalement fou de la part du gouvernement étasunien. À partir de là, nous rentrerions dans le domaine de l’inconnu, car plusieurs facteurs sont difficiles à évaluer :
– Les capacités réelles de l’armée vénézuélienne,
– L’engagement de la population par le biais de ses milices qui regroupent environ 500 000 personnes,
– La réaction des populations des pays concernés (par exemple, les Brésiliens qui ont voté pour Bolsonaro afin d’en finir avec la violence ne vont peut-être pas apprécier de se retrouver mêlés à un conflit armé. D’autre part, de hauts militaires brésiliens ont déjà dit qu’ils désapprouvaient, par avance, cette aventure),
– Le rôle que peut jouer la Russie dans cette situation.
Même si la révolution bolivarienne se situe au milieu du gué, les progressistes doivent la défendre pour lui permettre de triompher et d’aller plus loin grâce à la mobilisation des Vénézuéliens.
Miguel Quintero