Au coup par coup

Nous assistons à une succession de pas, une suite de séquences qui semblent se réaliser l’une après l’autre de manière ordonnée. La genèse se situe lors de la rupture de la table des négociations en République dominicaine au début de 2017, à partir de laquelle la stratégie contre le chavisme a exclu la voie électorale, et sa nouvelle étape dans les annonces faites lundi soir par la Maison Blanche. Ce qu’il s’est passé dans l’intervalle est connu, ce qui est à venir peut être — en partie et d’une manière approximative — anticipé. Au moins sur le papier.
La première conclusion est qu’ils ne font rien au hasard. Ni en choisissant Juan Guaido comme nouveau héros fabriqué par les réseaux sociaux, ni en initiant la première phase de violences intérieures dans les quartiers populaires du 21 au 24 janvier, ni l’auto-proclamation, ni la réunion à l’Organisation des Etats Américains (OEA) le 24, au Conseil de Sécurité des Nations Unies, et dans les récentes annonces de sanctions économiques.
Cela a paru évident après avoir vu John Bolton, conseiller à la Sécurité Nationale, et Steven Mnuchin, secrétaire au Trésor, poser devant les caméras de la Maison Blanche pour annoncer les nouveaux coups portés à l’économie vénézuélienne. Ils ont déclaré qu’ils gèleraient sept milliards de dollars de la compagnie pétrolière (Pdvsa) aux États-Unis, et que l’argent des achats réalisés dans Citgo, filiale de Pdvsa aux Etats-Unis, iraient dans des comptes bloqués. Ce qui signifie qu’ils procèderont à un vol.
 Guaidó, presque simultanément, a annoncé qu’il désignerait de nouveaux représentants dans Citgo. La ligne hiérarchique est verticale : le président autoproclamé s’y conforme.
Les nouvelles attaques menées contre l’économie étaient prévues. La différence avec celles des années précédentes est leur nombre, l’ampleur des enjeux, le contexte d’agression dans lequel elles sont programmées. Le bilan des derniers chiffres fournis publiquement avance un total de 23 milliards de dollars de préjudice, selon ce qu’a déclaré le ministre des affaires étrangères vénézuélien Jorge Arréaza, 1.2 milliard d’or vénézuélien bloqué en Grande-Bretagne, 7 milliards sur Pdvsa, et 11 milliards qui seront générés en raison de ces nouvelles sanctions, selon Bolton.
Les quatre prochaines étapes désormais annoncées s’inscrivent dans cet enchaînement: les actions de rue ce mercredi (30 janvier), la mobilisation samedi, la déclaration maintenant formelle de la reconnaissance de Guaidó par l’Union Européenne et la Grande-Bretagne, et la réunion du Groupe de Lima le 4 février.
Il s’agit des étapes officielles : internationales pour avancer dans l’élaboration du cadre, et nationales — semble-t-il —, pour gagner du temps jusqu’au nouveau déclenchement de violences de différents types associées aux mobilisations semi-publiques, auxquelles aucun média suspecté d’être lié au gouvernement ne pourra assister.
Cela ne signifie pas que chaque étape soit triomphante dans la stratégie en cours. Il est toujours nécessaire de se demander comment apprécier les victoires et les défaites sur plusieurs plans simultanément. Par exemple : est-ce un échec de n’avoir pas obtenu de majorité au Conseil de sécurité des Nations Unies ? Ou savaient-ils qu’ils ne l’atteindraient pas et que l’objectif était la réunion en elle-même, structurée autour du rassemblement de tous les acteurs dont avaient besoin les Etats-Unis pour prendre les prochaines mesures économiques, politiques et armées. Sont-ils prêts à aller de l’avant malgré les désaccords de gouvernements tels que la Russie ou la Chine, du fait des situations nouvelles engendrées comme, par exemple, l’impact des déclarations concernant Citgo dans laquelle la Russie déteint la moitié des actions ?
L’hypothèse indique qu’ils avanceront sur d’autres plans. « Nous les attendons, nous attendons les violents, les mercenaires, et ceux qui cherchent à entrer au Venezuela », a affirmé Vladimir Parrain López, ministre de la Défense. Il l’a déclaré après avoir décrit le scénario en cours :  » Ceci est un blocus, un scénario, le modèle que nous avons vu appliqué en Libye et nous constatons les mêmes actions successives concernant la République Bolivarienne du Venezuela « .
« L’aide humanitaire » est un point essentiel à l’intérieur de ce plan qui progresse comme une horloge. Guaidó et différents portes-paroles de la droite affirment qu’ils feront introduire l’aide dans le pays, bien qu’ils n’aient pas donné de précisions sur la manière de le faire. Dans l’hypothèse où la Force Armée Nationale Bolivarienne refuserait à la laisser passer, ce serait, disent-ils, un point de rupture. Sur quel territoire pensent-ils organiser ce scenario avec les caméras, les diplomates et les institutions au premier plan et les paramilitaires et les bandes de criminels dans l’ombre ? Ce serait par la frontière colombienne ?
Il est nécessaire de définir les acteurs locaux et internationaux, dans le premier cas les facteurs de droite appendices des Etats-Unis comme le parti Voluntad Popular auquel appartient Guaidó, associé à la fabrication de scènes de politique criminelle depuis sa naissance. Dans le deuxième cas ceux qui sont aux commandes de l’Opération Vénézuela : Donald Trump, John Bolton, Mike Pence, Mike Pompeo, Elliot Abrams, Marco Rubio, les tête de pont du néoconservatisme nord-américain liés aux intrigues les plus sombres des interventions déclarées ou secrètes dans le monde.
Décrire le scénario, les logiques possibles des évènements, les questions à propos des limites ou non de l’avancée dirigée depuis les Etats-Unis, peut éclairer le type d’affrontement dans lequel on se trouve. Le contexte vénézuélien se distingue de ce qu’on a connu en d’autres temps dans d’autres pays du continent, mais il y ressemble par des composantes comme le paramilitarisme colombien dans une stratégie qui semble avoir été admise comme principe dans ce qui a été mis en œuvre au Moyen Orient. Se tromper dans l’analyse peut entraîner d’énormes erreurs d’appréciation.
L’ampleur des inconnues exige d’actualiser les clés d’analyse. Nous sommes devant un scénario inédit dans une situation mondiale instable de conflit, de crise du pouvoir et de coups nord-américains pour récupérer un terrain qui lui échappe. Le Venezuela est un des points centraux qu’ils cherchent à avoir sous contrôle et en cendres. Le chavisme en est parfaitement conscient, et il lutte.
Marco Teruggi
Source : https://www.pagina12.com.ar
Traduction : Venesol