Quelle désillusion dans les rangs de l’opposition ! Ils espéraient que le Groupe de Lima, réuni le 26 février à Bogota, se prononce en faveur d’une déclaration internationale contre le Venezuela. L’attente était placée dans les discours de Mike Pence, vice-président américain, et d’Iván Duque, président de la Colombie. La phrase n’est pas apparue, la réunion a été vécue comme une fête, comme dans la partie du pont Santander, à la frontière du côté colombien, où l’on a vu des images de voisins réunis avec la police pour écouter les interventions.
On pouvait prévoir qu’ils ne prendraient pas cette mesure. Trois déclarations antérieures avaient mis un frein et révélé l’absence d’accord. La première venait du ministre chilien des Affaires étrangères, Roberto Ampuero, qui a déclaré que le Chili n’était pas « disponible pour soutenir des alternatives qui ne soient pas pacifiques ». La deuxième a été faite par José Miguel Vivanco, directeur de Human Rights Watch, qui a déclaré que « l’option militaire au Venezuela devrait être complètement écartée », et la troisième déclaration a été faite par Federica Mogherini, haut représentant en politique étrangère de l’Union européenne, qui a déclaré qu’ « une solution pacifique, politique et démocratique est nécessaire, qui exclut évidemment le recours à la force ».
Proposer l’intervention aurait signifié une position étasunienne et colombienne sans consensus, provoquant une tension au sein du Groupe de Lima (l’espace créé uniquement pour isoler et bloquer le Venezuela, c’est-à-dire le premier anneau diplomatique continental), déjà frappé par la position du gouvernement mexicain qui s’est dissocié de la politique du Groupe.
Le résultat final a dès lors été un élargissement de l’éventail d’actions contre le Venezuela, avec plus de sanctions contre les fonctionnaires du gouvernement – quatre gouverneurs – un appel à augmenter les attaques contre l’économie, le déblocage de 56 millions de dollars de soutien de la part des États-Unis, entre autres points. Juan Guaidó, qui était présent à la réunion, a maintenu sa ligne actuelle qui laisse ouverte l’option d’une intervention, mais sans l’affirmer : « Il est temps de renforcer la situation et d’envisager les plus hauts niveaux de pression et d’action ».
La position de Guaidó est celle qui partage sa base sociale : la promesse d’une sortie rapide, avec une intervention militaire qu’ils annoncent aussi rapide, chirurgicale, indolore, qu’ils imaginent pouvoir suivre au travers des réseaux sociaux, pour lui donner des likes et des retweets depuis leurs appartements. Cela fait partie de l’image qu’ils ont créée, la poétisation de la guerre à travers les jeux vidéo et les campagnes de communication. Certains, moins enclins à penser ainsi, acceptent la souffrance collective nécessaire qu’une intervention entraînerait, une sorte de traversée du désert nécessaire.
Cette frustration et ce désir de confrontation se vivent à la frontière, du côté colombien, où sont restés des groupes de choc qui, dimanche et mardi, ont tenté de passer du côté vénézuélien, c’est-à-dire de traverser le fleuve. Une centaine étaient sur les ponts Simón Bolívar et Santander, encagoulés, avec toute une logistique pour manger, fabriquer des cocktails Molotov, protégés par la police colombienne et conduits par des leaders souvent colombiens.
Les images sont limpides : des groupes en première ligne cherchant à pénétrer sur le territoire vénézuélien par la force, derrière, comme arrière-garde, la police. Que se passerait-il dans un autre pays du continent, aux États-Unis ou en Europe face à cette situation ? Dans ces cas, on sait la violence avec laquelle la police réagirait.
La situation est encore pire du côté colombien, pour deux raisons. Premièrement, parce que les groupes de choc reçoivent de l’argent et parce que de nombreux Vénézuéliens amenés là pour le 23 février n’ont pas pu revenir au Venezuela et sont abandonnés dans les rues. Ce sont des jeunes des secteurs populaires, d’une classe sociale bien marquée : ceux qui s’affrontent sont des jeunes de quartiers, ceux qui dirigent sont de la classe moyenne et supérieure. Ça se voit sur les peaux, les mots, les vêtements, les endroits où chacun passe la nuit.
Deuxièmement, parce que Cúcuta est l’une des villes les plus humbles de Colombie, avec 34% de pauvreté, dans une province, Norte de Santander, où deux municipalités atteignent 92% de pauvreté. De plus, des groupes paramilitaires opèrent dans la province, comme les Rastrojos et le Clan del Golfo, des cartels de la drogue, comme ceux de Sinaloa et Tijuana, et des mafias de la contrebande. C’est un ensemble complexe, brutal, violent, avec des complicités entre ces groupes et les institutions de l’État colombien.
Il est donc cynique d’accuser le gouvernement vénézuélien de « complaisance à l’égard des groupes irréguliers, des réseaux de trafic de drogue et du crime organisé », comme l’a dit Guaidó. C’est l’inversion des positions, des rôles, des responsabilités, et une des composantes centrale de la présentation du conflit, du gouvernement et de la situation. Le mensonge communicationnel, diplomatique et politique a été et est toujours l’un des éléments centraux de la manœuvre visant à renverser Maduro. Le problème réside dans la distance entre les récits virtuels et diplomatiques, et les situations telles qu’elles existent réellement.
Arrivés à ce point, au sein de cet équilibre instable, nous connaissons une nouvelle étape et une hypothèse. Tout d’abord, les États-Unis ont convoqué une réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies pour aujourd’hui (26 février)… Que chercheront-ils dans cet espace ? Ont-ils une nouvelle carte à jouer qui leur permettrait d’obtenir un résultat différent de celui obtenu lors de la séance convoquée le 26 janvier dernier ?
Deuxièmement, le tableau d’une désertion de soldats vénézuéliens avait pour but de montrer une rupture qui n’existe pas mais peut préparer une fausse alerte : que se passerait-il s’ils déguisaient des paramilitaires dans des uniformes vénézuéliens et commettaient une attaque contre des civils au Venezuela ou un poste de police du côté de la Colombie ? Pence a répété qu’ils défendront la Colombie en cas d’agression vénézuélienne.
Marco Teruggi
Source : hasta el nocau / traduction : Venesol
