Le Sud, la panne de courant et après

Alors que le chavisme se mobilise au Venezuela, les États-Unis poursuivent leurs pressions.
Trois semaines après le début de la guerre de l’électricité, le chavisme affirme que l’usure laisse craindre une tentative de coup d’Etat.
Une fois encore sans électricité. Nous nous sommes assis sur la terrasse, nous avons vu des lumières s’allumer dans les bâtiments, des bougies, des lanternes, quelques minutes de bruits de casserolles, puis le silence, le grand silence de Caracas, de sa vallée, ses collines et ses bidonvilles. Il était 19h10, la troisième panne de courant de la semaine, bien que leur nombre ne soit pas facile à préciser, quelquefois la lumière disparaît, revient, repart encore. Les chiffres importent peu mais bien ce que beaucoup ressentent : fatigue, lassitude, effet en chaîne du manque de métro, d’eau, de communication, et l’incertitude.
Une fois encore la réponse a été la même dans les quartiers : les gens s’installent sur les trottoirs, les voitures, phares allumés illuminent un jeu de dominos, quelques bières là où il y en a et le calme, l’attente du retour de la lumière, des messages et de la connexion au wifi. Les quartiers bourgeois ont frappé sur leurs casseroles pendant un moment, puis le silence est retombé. Contre le pronostic de beaucoup, rien n’éclate. Deux plus deux ne font pas quatre au Venezuela, du moins quand on regarde depuis les profondeurs populaires.
La lumière est revenue à 22 h 15 pour repartir une heure plus tard. Au total, près d’une vingtaine d’États ont été touchés, et la quasi-totalité de la capitale. C’est impressionnant de voir Caracas prisonnière, surtout depuis le sommet d’une colline. Trois semaines après le début de la guerre de l’électricité, le chavisme soutient, preuves à l’appui, qu’il s’agit d’une stratégie d’usure mise en œuvre dans le cadre de la tentative de coup d’État. La droite affirme que tout est la responsabilité du gouvernement, de la corruption et de son inefficacité. La majorité est convaincue qu’il y aura d’autres coupures de courant.
Les samedis sont désormais un jour de mobilisation pour le chavisme, et parfois pour la droite. La plus grande difficulté est de mobiliser quand, comme ce samedi, la ville se retrouve sans métro à cause de la panne de courant. C’était la seconde fois que le chavisme se trouvait face au défi d’une mobilisation sans service de métro et, comme la fois précédente il a réalisé la démonstration de sa force.
Il a une fois encore confirmé, comme il le fait depuis le début de l’année, qu’il est une force populaire qui n’a pas perdu la rue. Aussi, contre tout les pronostics de la droite.
Juan Guaidó, de son côté, avait appelé à une journée de protestation contre les coupures de courant. Son intervention a donné lieu à un petit rassemblement, d’une ampleur inquiétante par rapport à ses ambitions. L’effet Guaidó commence à se dégonfler. Ses deux principaux problèmes sont d’avoir promis ce qu’il ne pouvait pas tenir, et de ressembler de plus en plus à un leader typique de la droite, de ceux-la mêmes que rejette sa propre base sociale pour leurs tromperies.
Quelle est la prochaine étape ? Guaidó a annoncé qu’il y aura le 6 avril une « première simulation de l’opération liberté ». Il n’a pas encore expliqué en quoi consiste l’opération, ni sa simulation, il a juste généré un peu plus de déception chez ceux qui croient au départ immédiat de Nicolás Maduro. Après deux mois, les choses sont claires : le chavisme a maintenu sa capacité de mobilisation, tandis que la droite est en train de perdre ce qu’elle avait à nouveau réussi à mobiliser le 23 janvier.
Les rues de Caracas ont leur tranquillité habituelle, mais la confrontation internationale s’intensifie. Tout d’abord avec Donald Trump qui, lors de sa réception de Fabiana Rosales, l’épouse de Guaidó, affirme que « la Russie doit quitter le Venezuela ». Ses déclarations se référaient à l’arrivée de deux avions russes à l’aéroport de Caracas le 23 mars avec du matériel et des fonctionnaires pour honorer les contrats technico-militaires signés entre les deux pays.
La réponse est venue de la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, María Zajárova, qui a déclaré que « ni le Venezuela ni la Russie ne sont des provinces des Etats-Unis ». Et d’ajouter : « Avant de suggérer que quelqu’un parte quelque part, les États-Unis doivent mettre en œuvre leur propre concept de sortie, en particulier de Syrie (…) un mois s’est écoulé et je voudrais qu’on clarifie, sont-ils partis ou pas ? »
Peu avant la déclaration de la Russie, la Chine avait apporté son soutien au gouvernement vénézuélien par l’intermédiaire de Geng Shuang, porte-parole du ministère des Affaires étrangères : « L’Amérique latine n’appartient à aucun pays ni n’est l’arrière cour d’aucun État ».
Le Venezuela est devenu le point de condensation des différends géopolitiques, en particulier entre les États-Unis et la Russie. La circonstance aggravante pour la politique de Donald Trump et de l’Etat profond américain est que ce bras de fer se situe désormais sur un territoire qui devrait être sous le contrôle exclusif des Etats-Unis.
L’évolution de la dimension internationale comporte un autre élément : l’annonce de la Croix-Rouge, qui a affirmé qu’elle distribuera l’aide humanitaire au Venezuela d’ici deux semaines. Elle n’a toujours pas dit comment elle la fera entrer ni si elle a parlé au gouvernement. Elle a souligné le caractère « apolitique » de l’aide humanitaire, même si la droite s’attribue cette annonce comme une réussite qui lui revient et que cette politique correspond exactement à celle que les Etats-Unis ont proposée. L’évolution des événements donnera d’autres indications sur les objectifs de la Croix-Rouge. Pour l’instant, la situation au Venezuela continue d’être marquée par une instabilité remarquablement stable.
Marco Teruggi
Pagina 12 / Traduction : Venesol